Pas d’événement marquant à l’horizon, et pourtant, des troubles émotionnels et comportementaux remontent, génération après génération. Ces séquelles vont bien au-delà du cercle familial : elles s’invitent dans la santé mentale, les relations sociales, parfois jusque sur les bancs de l’école.
Les dernières recherches mettent au jour un fait troublant : bien des symptômes trouvent leur origine dans le vécu des générations précédentes, souvent tu ou minimisé pendant des décennies. Même sans souvenirs explicites, ces héritages laissent une empreinte profonde, trop souvent ignorée dans la vie de tous les jours.
Traumatisme générationnel : de quoi parle-t-on vraiment ?
Le traumatisme générationnel fait référence à la façon dont des blessures psychiques se transmettent, parfois à l’insu de tous, au fil de l’arbre familial. Les travaux d’Anne Ancelin Schützenberger et d’autres spécialistes ont montré que ces traumatismes intergénérationnels traversent les familles, s’infiltrant dans les histoires personnelles même lorsque leur origine reste floue. Exil, guerre, discrimination, secrets bien gardés : ces expériences vécues par les aïeux laissent des traces que les mots ne suffisent pas toujours à expliquer.
Cette transmission ne suit pas un chemin unique. Elle peut être psychologique, via la répétition de schémas éducatifs ; sociale, par le poids de l’histoire collective ; ou encore, selon les avancées de l’épigénétique, biologique. Des modifications génétiques, comme la méthylation observée chez ceux ayant subi des traumas majeurs, brouillent la frontière entre patrimoine héréditaire et histoire intime. Boris Cyrulnik, spécialiste de la résilience, insiste sur cet entremêlement entre la mémoire familiale et le vécu individuel.
Le rôle des secrets familiaux, mis en avant par Maria Torok et Nicolas Abraham, est central. Leur concept d’« écorce » et de « noyau » du psychisme éclaire la façon dont des événements passés, cachés ou transformés, pèsent sur le développement psychique des enfants. Dans certaines communautés mises à l’écart, la douleur issue du racisme ou de l’exil façonne les perceptions et les comportements dès l’enfance.
Voici les principales formes de transmission recensées par la recherche :
- Transmission génétique : l’expression des gènes se modifie sous l’effet de traumatismes marquants.
- Transmission psychologique : des comportements se reproduisent inconsciemment à travers les générations.
- Transmission sociale : croyances, valeurs et tabous liés à l’histoire collective continuent de façonner l’éducation.
Impossible de séparer la psychologie de l’enfant de celle de ses ancêtres. Les silences et les traces invisibles de l’histoire familiale se manifestent à travers les symptômes, les choix de vie, les résistances. Lorsqu’une personne cherche de l’aide, le sentiment d’« infortune » évoqué par Odile Jacob ou Cyrulnik déborde souvent la simple expérience personnelle.
Pourquoi les blessures du passé continuent-elles d’impacter les générations suivantes ?
Quand le traumatisme intergénérationnel s’inscrit dans la mémoire corporelle et psychique, il ne s’efface pas avec le temps. Un événement traumatique, guerre, exil, disparition brutale, bouleverse une génération, puis, insidieusement, rejaillit sur les suivantes.
Les recherches croisées en épigénétique et en psychologie lèvent le voile sur ce phénomène. On sait désormais que le stress sévère, surtout durant l’enfance, modifie l’expression de certains gènes, en particulier ceux qui régulent le cortisol. Le gène FKBP5, par exemple, illustre ce passage de la souffrance vécue à une empreinte biologique transmise. Les travaux de Bessel van der Kolk ont mis en évidence que les troubles liés au stress post-traumatique affectent durablement toute la sphère familiale.
Mais la génétique ne détient pas l’exclusivité de la transmission. L’environnement familial, les silences, les postures, les stratégies d’adaptation jouent aussi un rôle décisif. Un parent rongé par l’anxiété ou la méfiance façonne un climat émotionnel qui imprègne le quotidien, même sans explication claire pour l’enfant. Ce dernier grandit dans un univers traversé d’une inquiétude latente, sans toujours savoir d’où elle provient.
Ce tissage serré entre hérédité et psychologie expose les générations futures à des vulnérabilités inattendues. Les manifestations sont multiples : anxiété persistante, sommeil perturbé, comportements d’évitement. Tout cela témoigne d’une mémoire invisible, transmise davantage par les silences que par les mots.
Des conséquences parfois invisibles mais bien réelles sur la vie quotidienne
Le traumatisme générationnel ne se mesure pas à l’aune des souvenirs conscients. Ce sont souvent des symptômes sournois qui s’invitent dans le quotidien, là où on ne les attend pas. Un adulte, sans rien savoir de l’histoire familiale, peut être traversé par une anxiété persistante, des cauchemars récurrents ou des troubles du sommeil que rien ne semble expliquer.
Les professionnels observent une fréquence accrue de troubles psychiques et de maladies physiques chez les enfants issus de familles ayant traversé des épreuves collectives : migrations, discriminations, secrets non résolus. Les stratégies d’adaptation, autant héritées que subies, peuvent déboucher sur l’évitement émotionnel ou la négligence affective, limitant la capacité à investir pleinement l’âge adulte.
Voici les principales répercussions qui apparaissent dans les études et la clinique :
- Problèmes psychiques : anxiété, dépression, troubles de l’attachement.
- Manifestations physiques : douleurs sans cause évidente, troubles digestifs, fatigue permanente.
- Relations familiales fragilisées : conflits, incompréhensions, repli sur soi au sein du foyer.
La littérature spécialisée et les observations du terrain convergent : la transmission ne concerne pas que l’ADN, elle se loge dans les gestes, dans la manière d’exprimer (ou de retenir) ses émotions. La famille peut devenir ce lieu discret où la mémoire des blessures passées se rejoue sans bruit.
L’EMDR, une piste pour se libérer et ouvrir le dialogue familial
La thérapie EMDR occupe désormais une place de choix dans l’arsenal des soins psychiques, non pas pour promettre l’impossible, mais parce qu’elle a fait ses preuves face aux traumatismes générationnels. Mise au point dans les années 1980, elle utilise la dissociation maîtrisée et la stimulation bilatérale (le plus souvent par les yeux) pour aider le cerveau à revisiter des souvenirs douloureux et à retrouver une cohérence.
En pratique, l’EMDR se révèle utile pour ceux qui sentent le poids de l’histoire familiale sans pouvoir le nommer. Des adultes consultent après des années de silence, évoquant un malaise persistant ou des difficultés relationnelles qui semblent remonter à des non-dits familiaux. Le travail thérapeutique permet alors de mettre en lumière ces transmissions invisibles, de traverser les émotions bloquées, et, peu à peu, de bâtir une forme de résilience.
Un thérapeute formé à l’EMDR intervient souvent en complément d’autres approches : TCC, thérapies familiales, groupes de parole. Pour certains, cette démarche ouvre un espace de dialogue familial inédit. Prendre la parole, écrire, cartographier son arbre généalogique : autant d’actes qui brisent le cycle du traumatisme. La lecture de Boris Cyrulnik ou d’Anne Ancelin Schützenberger rappelle que cette réparation, loin d’être magique ou imposée, réclame du temps et une transmission réinventée.
Rien n’efface le passé, mais chaque génération dispose d’outils pour relire l’histoire, la questionner, et, qui sait, ouvrir des chemins insoupçonnés vers un futur moins lesté de silences.


